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© BeureyStudio
interview publiée le 01 août 2026 • contenu validé par Téo Rayet avant publication
Téo Rayet est un rameur français, spécialiste du quatre sans barreur, multi-médaillé aux Championnats de France, d'Europe et du Monde.
Pour 1MÊTRE90, Téo a accepté de se confier sur son parcours, au travers du vécu de sa grande taille : 1m93.
Retour sur son enfance d'une tête de plus, sur l'origine de sa vocation, sur sa carrière sportive semi-professionnelle et sur son engagement au sein de la Police nationale en tant que réserviste.
Confidences également sur son quotidien d'athlète de haut niveau, que ni lui ni sa famille, n'imaginaient un jour pouvoir atteindre !
© Téo Rayet
«
Quand je repense au jeune que j'étais, très peu sportif, qui n'aimait pas vraiment faire d'efforts, le parcours que j'ai fait me surprend vraiment.
C'est aussi valable pour mes parents, je pense ! S'il y en a bien un dans la famille sur lequel personne n'aurait jamais misé, c'était bien moi ! (rires)
Et avoir eu mes proches présents dans les tribunes pour m'encourager pendant les Jeux Olympiques de Paris, c'était un truc de ouf ! Pour moi, comme pour eux ! (sourire)
»
© Téo Rayet
Quel enfant étiez-vous ?
Téo Rayet : « J'étais un enfant plutôt réservé, assez timide. Je me l'explique du fait d'avoir grandi assez vite et aussi d'avoir eu un gabarit plus costaud que les autres enfants. Par exemple, j'avais souvent peur de leur faire mal involontairement. Je me souviens avoir voulu pratiquer le rugby, mais l'expérience n'a pas duré, parce que, justement, j'avais constamment peur de les blesser. J'avais donc plutôt tendance à vouloir me faire discret, à prendre le moins de place possible. J'avais ma bande de copains avec qui je passais du temps, mais je n'étais pour autant plus extraverti parce que j'étais avec eux ! Puis, avec le temps, j'ai appris à être plus à l'aise avec les autres. Mais aujourd'hui encore, je reste, de par nature, quelqu'un de réservé. » (sourire)
Quels étaient vos jeux, vos loisirs ?
Téo Rayet : « J'ai joué au football entre mes cinq et dix ans à peu près. Le foot était le sport pratiqué par toute la famille ; il allait donc de soi que j'en fasse également. Mais en réalité, même si j'aimais ces moments de jeu partagé avec mes copains, je n'étais pas un grand amateur d'efforts physiques… Je préférerais plutôt les activités calmes, comme jouer tranquillement ou aller à la pêche avec mon oncle et mon cousin. »
Aviez-vous déjà une idée, une envie de ce que vous vouliez faire plus tard comme métier ?
Téo Rayet : « Non, je n'avais pas vraiment d'envie précise. Comme beaucoup d'enfants, j'ai rêvé à un moment de devenir pompier ou pilote de chasse. Puis, en grandissant, comme toute ma famille travaille dans le vin et que j'ai baigné dans cet univers depuis petit, j'ai toujours pensé intérieurement, sans me poser plus de questions que cela, que j'allais suivre la même la voie professionnelle qu'eux. Depuis petit, j'aimais passer du temps avec eux, je les accompagnais sur les exploitations. »
Aujourd'hui, vous mesurez 1m93.
Êtes-vous le seul grand de votre famille ?
Téo Rayet : « Oui. Je suis un peu le grand de la famille ! Mon père n'est est pas spécialement grand pour un homme puisqu'il mesure 1m73, en revanche, ma mère fait la même taille que lui, ce qui est plutôt grand pour une femme. Mais, sinon, dans ma famille, tout le monde est plutôt de taille "normale", non on va dire de taille "moyenne" ! (rires)
Il y a seulement deux autres exceptions : un de mes cousins, avec lequel on me comparait souvent enfant, et mon arrière-grand-père, que j'ai connu, qui mesurait 1m90, ce qui était exceptionnel pour son époque. On me disait d'ailleurs souvent que je lui ressemblais. Mais, après, le fait que je sois devenu si grand reste un peu une énigme ! … » (sourire)
Avez-vous vécu une croissance progressive ou soudaine ? Et comment avez-vous pris conscience de votre taille, avez-vous appris à l'accepter ?
Téo Rayet : « À ma naissance, il parait que j'étais déjà un grand bébé ! À l'école primaire puis au collège, j'ai toujours été le plus grand. À 12 ans, je mesurais 1m80. Ma croissance a été très rapide jusqu'à la fin du collège. Ensuite, au début du lycée, j'ai encore pris quelques centimètres avant de m'arrêter de grandir, je pense, dès la classe de seconde où j'ai atteint ma taille d'aujourd'hui.
La prise de conscience, je l'ai eue assez tôt, de par moi-même déjà, parce que je voyais bien que j'avais un physique plus imposant que mes copains, que mes camarades de classe, que je prenais beaucoup plus de place qu'eux. Et puis, on me la faisait beaucoup remarquer aussi.
À chaque fois, par exemple, que je revoyais un membre de ma famille après quelques mois, j'avais toujours droit à la même réaction : "Oh là là, qu'est-ce que tu as encore grandi, c'est incroyable !" ou "Waouh, qu'est-ce que tu es grand ! J'avais oublié !" J'ai cité les tailles de mes parents, mais mon grand-père mesurait environ 1m65 et ma grand-mère 1m60 ; donc forcément, le contraste était important !
J'ai toujours bien accepté les remarques sur ma "grande taille" ; elles ne me mettaient pas particulièrement mal à l'aise. Pour moi, grandir et être grand, je l'ai toujours perçu davantage comme une qualité, un atout, qu'un défaut.
Par-contre, enfant, ce qui a été parfois difficile à entendre pour moi, c'est vrai, c'était les appréciations sur mon poids et même, à une période, sur mon surpoids. Mais pas sur le fait de faire "une tête de plus". »
Pendant votre adolescence, vous avez rencontré des problèmes de santé ; et c'est à cause de ces problèmes que vous avez fait la connaissance avec votre sport ?!…
Vous nous racontez ?!
Téo Rayet : « Oui, c'est exact, c'est comme cela que j'ai découvert l'aviron. À l’âge de 11 ans, j'ai souffert de la maladie d'Osgood-Schlatter, un trouble lié à la croissance qui touche les genoux. Comme je grandissais très vite, mes articulations, mes tendons et mes cartilages ne suivaient pas le même rythme. Ça a été une période de mon adolescence assez difficile à vivre parce que les douleurs étaient vraiment importantes. Marcher était devenu très douloureux. Pendant près d'un an et demi, je n'ai plus pu pratiquer la moindre activité physique. J'ai dû arrêter le football à cause de cela. À l'école, j'étais dispensé d'EPS ; je restais assis sur le côté, je regardais mes camarades faire du sport et moi, je ne faisais rien. Donc, c'était une période compliquée et surtout, ouais, ça faisait quand même souffrir pas mal.
C'est lors d'une consultation chez une podologue pour trouver des solutions comme porter des semelles pour m'aider à soulager mes inflammations, qu'elle m'a conseillé de pratiquer l'aviron comme rééducation. Elle m'a convaincu d'essayer car ce sport ne provoquait pas de chocs au niveau des articulations et me permettait de renforcer l'ensemble de mon corps grâce au mouvement très complet que l'on opère.
Je ne connaissais absolument pas ce sport. Personne dans ma famille n'en avait jamais pratiqué et, en dehors du fait que cela se passait sur un bateau, nous ne savions pratiquement rien de l'aviron.
C'était en septembre 2012, à mon entrée en 4-ème, avec mon meilleur ami Ely, on est allé faire une séance de découverte au Rowing Club Castillonnais. Nous avons tous les deux immédiatement accroché. De là, ma passion est née. »
© FFAviron / Julia Kowacic
Vous commencez donc l'aviron à 12 ans.
Vous souvenez-vous de vos débuts ?
Téo Rayet : « Au début, je voyais vraiment l'aviron comme une activité de loisir que je pratiquais avec ma bande de copains et j'aimais bien l'ambiance car j'ai toujours préféré les sports collectifs aux sports individuels.
Comme tous les enfants, j'ai appris les bases de la navigation sur un bateau individuel, qu'on appelle un 'skiff', avant de pouvoir passer sur les embarcations à plusieurs. Mes meilleurs moments sont arrivés quand on a commencé les entraînements collectifs, à ramer à 4.
Pratiquer en individuel est une étape indispensable pour progresser techniquement, mais que je trouvais particulièrement difficile… La maniabilité du bateau demande plus d'efforts d'une part, et surtout je n'aimais pas du tout être seul, parce que naviguer seul implique d'avoir la capacité de se retrouver face à soi-même, de gérer ses propres pensées, et ce, pendant des heures et des heures que durent les entraînements.
Je me souviens qu'à plusieurs moments, je m'étais demandé si j'allais réussir à passer chaque cap, tant les séances me semblaient exigeantes.
Et puis, j'avais aussi compris que je me dépassais beaucoup plus lorsque je partageais l'effort et les sensations avec mes coéquipiers. Le collectif stimule et motive. Par exemple, quand on fait un bon moment temps, on se le dit : "Ah c'est bien ce qu'on est en train de faire, c'est cool". Quand on s'arrête pour boire ou que l'on fait demi-tour, on se raconte une blague ou une anecdote, etc. »
Comment votre rôle/place dans l'aviron a été définie ?
Téo Rayet : « Ce sont les entraîneurs qui déterminent la place de chacun, en fonction des qualités et des compétences des rameurs. Certains ont une capacité naturelle à donner de la vitesse au bateau en imprimant un rythme très régulier, tandis que d'autres excellent davantage dans leur aptitude à suivre parfaitement le mouvement. En aviron, la synchronisation est essentielle : tout le monde doit réaliser exactement le même geste au même moment.
Quand on est jeune, on n'a pas forcément le recul nécessaire pour identifier ses points forts. Ce sont donc les entraîneurs qui observent les rameurs, analysent leur technique mais aussi leur personnalité, afin de constituer l'équipage le plus performant.
Dans mon cas, au début, j'étais plutôt un "suiveur". C'était lié à mon tempérament : j'avais du mal à m'affirmer et je suivais naturellement le rythme des autres, ce qui fonctionnait plutôt bien. Puis, avec le temps, les entraîneurs se sont rendu compte que j'avais les qualités pour devenir "chef de nage". En aviron, c'est le rameur placé à l'avant du bateau qui donne le tempo. Ils ont constaté que j'étais très régulier dans mon geste et capable d'imposer un bon rythme. C'est une qualité qui s'est révélée progressivement, et depuis, j'occupe toujours ce poste. »
Comment, du "sport-loisir", devenu "sport-passion", avez-vous eu l'envie de tenter l'aventure du "sport-performance" ? Quel déclic vous a donné envie de viser le haut niveau ?
Téo Rayet : « Avec la pratique, je me suis rendu compte que mon gabarit me donnait certaines facilités. J'avais des qualités physiques qui correspondaient bien à ce sport, ce qui m'a permis d'obtenir rapidement de bons résultats. Et pourtant, à cette époque, je n'étais ni particulièrement sportif, ni vraiment compétiteur.
C'est en participant aux Championnats de France avec mon club que mes résultats ont attiré l'attention des entraîneurs. Leur reconnaissance m'a énormément motivée. Je me suis dit que, s'ils croyaient en moi, c'est que j'avais peut-être les capacités pour réussir. C'est vraiment à ce moment-là que j'ai commencé à me dire qu'une carrière dans ce sport pouvait devenir possible. »
À 15 ans, vous intégrez le Pôle Espoirs de Bergerac et son internat. Cette décision implique de quitter sa famille et d'adopter un rythme de vie beaucoup plus exigeant. Comment avez-vous vécu cette nouvelle étape, aussi bien sur le plan personnel que physique ?
Téo Rayet : « Curieusement, ce sont surtout mes parents qui étaient inquiets de me voir partir. Moi, au contraire, je trouvais ça très excitant. Mon meilleur ami, avec qui j'avais découvert l'aviron, partait lui aussi. Nous étions dans le même lycée et nous continuions à pratiquer ensemble, ce qui rendait cette nouvelle aventure beaucoup plus facile à vivre. Bien sûr, la charge d'entraînement est devenue beaucoup plus importante. Heureusement, notre emploi du temps scolaire était aménagé pour nous permettre de terminer les cours plus tôt et de nous entraîner tous les jours.
Je découvrais alors un véritable environnement de haut niveau. Je voyais s'entraîner des rameurs déjà membres de l'Équipe de France ou Champions du Monde. Les côtoyer quotidiennement était extrêmement motivant. On se disait que, si eux s'entraînaient dans les mêmes conditions que nous, tout devenait possible.
Mon entraîneur était le multimédaillé aux Championnats du Monde, Stany Delayre. À cette époque, il était encore en activité. Ce n'était pas quelqu'un auquel je pouvais m'identifier par le physique, puisqu'il évoluait dans l'ancienne catégorie des poids légers. Il mesurait environ 1m80 pour 70 kilos, donc nous avions des gabarits très différents, en revanche, je le prenais beaucoup en exemple pour son exigence, sa manière de s'entraîner et son niveau de performance.
Julien Desprès, médaillé de bronze aux Jeux Olympiques de Pékin 2008, Champion du Monde en 2010 et Champion d'Europe en 2008, m'a aussi inspiré, il ramait également à Bergerac. Avec lui, je me reconnaissais davantage. Nous avions un peu le même caractère et surtout un gabarit assez similaire, il mesure 1m88. Nous étions tous les deux plutôt costauds, avec de grosses cuisses, et il arrivait souvent qu'on me dise : "Tu nous fais penser à Julien." Alors, naturellement, je regardais ce qu'il faisait, sa façon de s'entraîner, sa technique, son parcours.
Lorsque j'ai été sélectionné pour la première fois en Équipe de France juniors, Julien était en fin de carrière. Il est venu ramer avec nous à l'occasion d'un stage afin de partager son expérience et de transmettre ce qu'il avait appris au plus haut niveau. Je me souviens très bien d'une sortie sur l'eau. J'étais extrêmement stressé. À la fin de la séance, il est venu me voir et il m'a simplement dit : « Toi, je sens qu'il y a quelque chose. Je t'ai vu ramer, tu as quelque chose. Tu vas y arriver. »
Pour moi, ces mots ont eu énormément d'importance. Entendre cela de la part d'un médaillé olympique que j'admirais depuis des années m'a donné une confiance énorme. Je me suis dit que si quelqu'un comme lui croyait en moi, c'est qu'il voyait réellement un potentiel. Cela m'a conforté dans l'idée que j'étais sur la bonne voie.
Au-delà de cet encouragement, il m'a également transmis beaucoup de conseils. Nous avons parlé de la technique, bien sûr, mais aussi de tout ce qui fait la différence au haut niveau : la manière de s'entraîner, de récupérer, d'écouter son corps, de gérer les périodes de fatigue ou encore de construire sa progression sur le long terme. Aujourd'hui encore, nous sommes restés en contact. C'est quelqu'un avec qui je peux échanger et qui continue, à sa manière, à m'accompagner grâce à son expérience.
Enfin, pour répondre à votre question, ces premières années au Pôle ont également marqué ma transformation physique. Cette métamorphose, je l'ai plutôt bien vécue, même si, par moments, j'avais presque du mal à me reconnaître ! (sourire)
Et, dernier point qui m'a marqué en arrivant dans le milieu de l'aviron, je n'étais plus le grand de service ! Au contraire, certains rameurs étaient même plus grands que moi ! »
Justement, comment la morphologie des "grands gabarits" était-elle prise en compte dans les programmes d'entraînements ?
Téo Rayet : « Les coachs et les préparateurs physiques sont habitués à adapter les séances en fonction des morphologies de chaque athlète.
Selon que l'on possède de longs fémurs, de longs tibias ou de très grands bras, certaines contraintes apparaissent, notamment en musculation. Chez les grands, certaines zones peuvent être plus fragiles. On peut, par exemple, développer des faiblesses au niveau du dos, des quadriceps ou des ischio-jambiers. Si ces points ne sont pas travaillés, cela peut augmenter le risque de blessure. C'est justement le rôle du kinésithérapeute. Il nous fait passer toute une série de tests afin d'identifier nos points forts et nos points faibles, puis met en place un travail spécifique pour renforcer les zones les plus fragiles. Il existe donc bien des différences dans la préparation physique et le renforcement musculaire selon les morphologies. Après, au niveau où j'évolue aujourd'hui, tous mes coéquipiers ont sensiblement le même type de gabarit. Les entraîneurs et le staff médical sont donc habitués à gérer ces profils et à adapter le travail en conséquence. »
À titre personnel, en tant que "grand", quelles sont vos routines de récupération ou astuces "confort" que vous pourriez nous partager ?
Téo Rayet : « J'utilise énormément le rouleau de massage. C'est un outil très efficace pour détendre les muscles entre deux séances, surtout lorsque les entraînements s'enchaînent à quelques heures d'intervalle. Cela permet de relâcher les tensions qui subsistent encore après l'effort précédent. J'aime bien également faire des bains froids après les séances d'entraînement parce que je transpire énormément ; je supporte assez mal la chaleur ; le froid me permet de récupérer plus rapidement et de mieux me sentir. D'une manière générale, j'accorde beaucoup d'importance à la récupération. Elle passe évidemment par ces outils, mais aussi par une bonne alimentation et par les étirements, qui font partie intégrante de ma routine quotidienne.
Lorsqu'on part en déplacement, l’avion est peut-être le plus compliqué à gérer. Parfois, on a la chance d’avoir les places qui offrent davantage d’espace pour les jambes. Sinon, dès que nous en avons l’occasion, nous essayons de marcher pendant les déplacements, simplement pour remettre le corps en mouvement et éviter que les muscles restent trop longtemps immobiles et se raidissent. Il faut aussi être vigilant parce que les voyages peuvent perturber certains repères : on perd parfois la notion de faim ou de soif, notamment avec les changements de rythme et de fuseaux horaires. Il faut donc faire attention à bien s’hydrater et à maintenir une alimentation adaptée. Nous utilisons également des bas de contention ou des chaussettes de compression pour favoriser la circulation sanguine et éviter d’arriver complètement engourdis. C’est important car souvent, dès notre arrivée sur place, nous reprenons rapidement l’entraînement. Finalement, il s’agit surtout de faire au mieux. On entend souvent dire qu’il faut faire les choses parfaitement, mais dans la réalité, faire les choses correctement, c’est déjà faire de son mieux. L’objectif est d’être le plus rigoureux possible dans toutes ces petites habitudes. »
En 2020, le confinement lié à la Covid-19 a été décidé, vous aviez 21 ans, étiez alors au Pôle France de Lyon. Comment avez-vous vécu cette période si particulière, que l'on a déjà presque tous un peu oubliée ?
Téo Rayet : « Comme tout le monde, on n'imaginait absolument pas ce qui allait se passer. Je me souviens très bien de ce matin où on est arrivés à l'entraînement. Les entraîneurs nous ont simplement dit : "Le confinement va avoir lieu, si vous voulez repartir chez vos parents, c'est maintenant." J'ai chargé un ergomètre — c'est un rameur d'entraînement — dans ma voiture et je suis rentré chez mes parents.
C'était une période hyper bizarre. Les Championnats de France devaient avoir lieu seulement deux ou trois semaines plus tard. Les Jeux Olympiques de Tokyo approchaient également, tout comme les sélections pour l'Équipe de France. Nous étions complètement focalisés sur ces objectifs et, du jour au lendemain, tout s'est arrêté. On a tous pensé : "Purée, on va être chez nous, comment on va faire pour continuer à nous entraîner correctement ?"
Puis les premières annonces sont tombées : les Championnats de France ont été annulés et les Jeux Olympiques reportés d'un an. Malgré tout, j'ai continué à m'entraîner tous les jours chez moi, dans le salon, sur mon rameur. Avec les autres athlètes du Pôle, on organisait régulièrement des visioconférences pour garder la motivation parce que s'entraîner seul pendant plusieurs semaines, ce n'était pas évident…
Mais, finalement, j'ai plutôt bien vécu cette période sur le plan personnel. J'ai pu passer beaucoup de temps avec mes parents, ce qui ne m'était plus arrivé depuis mon départ de la maison. Habituellement, je ne les voyais que le temps de quelques jours ou d'un week-end. Sportivement, c'était évidemment plus compliqué, mais j'ai réussi à maintenir un bon niveau d'entraînement. D'ailleurs, lorsque nous avons repris, j'ai presque eu le sentiment d'avoir progressé. Cette coupure m'avait finalement fait du bien. Nous avons aussi dû faire preuve de beaucoup d'imagination. Les entraîneurs étaient eux-mêmes confrontés à une situation totalement inédite. Au fil des semaines, ils nous ont proposé des séances de musculation adaptées à ce que nous avions sous la main : des packs d'eau, des planches ou tout autre objet du quotidien. Au début, l'objectif était simplement de continuer à bouger malgré le confinement. Puis, progressivement, nous avons trouvé de nouvelles façons de travailler et réussi à maintenir une préparation de qualité, malgré les circonstances. »
Vous avez à votre palmarès décroché plusieurs médailles aux Championnats de France, d'Europe et du Monde. L'analyse vidéo fait partie des outils qui ont le plus contribués aux améliorations des performances des athlètes. Que vous enseigne-t-elle concrètement dans votre perfectionnement d'athlètes ?
Téo Rayet : « La première chose que l'on observe grâce à la vidéo, c'est la synchronisation entre les rameurs. Et c'est le truc qui saute immédiatement aux yeux. Ensuite, on analyse vraiment chaque mouvement, image par image : la manière dont on utilise les jambes, le dos, les bras, mais aussi le comportement du bateau sur l'eau. On regarde, par exemple, s'il est freiné à certains moments, s'il est déséquilibré ou si certains gestes perturbent sa glisse. L'intérêt de l'analyse vidéo, c'est qu'elle permet de confronter nos sensations à la réalité. Il arrive que l'on ait l'impression d'avoir réalisé une très bonne séance et que l'entraîneur nous dise : "À cet instant précis, il y avait un léger décalage entre vous." En revoyant les images, on s'aperçoit effectivement de quelque chose que l'on n'avait absolument pas ressenti.
À l'inverse, il nous arrive parfois de sortir de l'eau avec de mauvaises sensations, en ayant le sentiment que rien n'a vraiment fonctionné. Puis, en regardant la vidéo, le coach nous montre que, techniquement, c'était finalement une bonne séance.
La vidéo permet donc de distinguer ce que l'on ressent de ce qui s'est réellement passé. La fatigue, le stress ou simplement l'humeur peuvent parfois fausser nos perceptions. Au-delà de la synchronisation et de la technique, on utilise également des capteurs installés sur les bateaux. Ils permettent d'analyser des données très précises, comme la puissance développée, la vitesse, le tangage ou encore les moments où le bateau ralentit, s'arrête… Aujourd'hui, oui, l'analyse vidéo fait vraiment partie des clefs qui nous aident dans notre préparation. »
Vous commencez donc l'aviron à 12 ans. Vous souvenez-vous de vos débuts ?
Téo Rayet : « Au début, je voyais vraiment l'aviron comme une activité de loisir que je pratiquais avec ma bande de copains et j'aimais bien l'ambiance car j'ai toujours préféré les sports collectifs aux sports individuels.
Comme tous les enfants, j'ai appris les bases de la navigation sur un bateau individuel, qu'on appelle un 'skiff', avant de pouvoir passer sur les embarcations à plusieurs. Mes meilleurs moments sont arrivés quand on a commencé les entraînements collectifs, à ramer à 4.
Pratiquer en individuel est une étape indispensable pour progresser techniquement, mais que je trouvais particulièrement difficile… La maniabilité du bateau demande plus d'efforts d'une part, et surtout je n'aimais pas du tout être seul, parce que naviguer seul implique d'avoir la capacité de se retrouver face à soi-même, de gérer ses propres pensées, et ce, pendant des heures et des heures que durent les entraînements.
Je me souviens qu'à plusieurs moments, je m'étais demandé si j'allais réussir à passer chaque cap, tant les séances me semblaient exigeantes.
Et puis, j'avais aussi compris que je me dépassais beaucoup plus lorsque je partageais l'effort et les sensations avec mes coéquipiers. Le collectif stimule et motive. Par exemple, quand on fait un bon moment temps, on se le dit : "Ah c'est bien ce qu'on est en train de faire, c'est cool". Quand on s'arrête pour boire ou que l'on fait demi-tour, on se raconte une blague ou une anecdote, etc. »
Comment votre rôle/place dans l'aviron a été définie ?
Téo Rayet : « Ce sont les entraîneurs qui déterminent la place de chacun, en fonction des qualités et des compétences des rameurs. Certains ont une capacité naturelle à donner de la vitesse au bateau en imprimant un rythme très régulier, tandis que d'autres excellent davantage dans leur aptitude à suivre parfaitement le mouvement. En aviron, la synchronisation est essentielle : tout le monde doit réaliser exactement le même geste au même moment.
Quand on est jeune, on n'a pas forcément le recul nécessaire pour identifier ses points forts. Ce sont donc les entraîneurs qui observent les rameurs, analysent leur technique mais aussi leur personnalité, afin de constituer l'équipage le plus performant.
Dans mon cas, au début, j'étais plutôt un "suiveur". C'était lié à mon tempérament : j'avais du mal à m'affirmer et je suivais naturellement le rythme des autres, ce qui fonctionnait plutôt bien. Puis, avec le temps, les entraîneurs se sont rendu compte que j'avais les qualités pour devenir "chef de nage". En aviron, c'est le rameur placé à l'avant du bateau qui donne le tempo. Ils ont constaté que j'étais très régulier dans mon geste et capable d'imposer un bon rythme. C'est une qualité qui s'est révélée progressivement, et depuis, j'occupe toujours ce poste. »
Comment, du "sport-loisir", devenu "sport-passion", avez-vous eu l'envie de tenter l'aventure du "sport-performance" ? Quel déclic vous a donné envie de viser le haut niveau ?
Téo Rayet : « Avec la pratique, je me suis rendu compte que mon gabarit me donnait certaines facilités. J'avais des qualités physiques qui correspondaient bien à ce sport, ce qui m'a permis d'obtenir rapidement de bons résultats. Et pourtant, à cette époque, je n'étais ni particulièrement sportif, ni vraiment compétiteur.
C'est en participant aux Championnats de France avec mon club que mes résultats ont attiré l'attention des entraîneurs. Leur reconnaissance m'a énormément motivée. Je me suis dit que, s'ils croyaient en moi, c'est que j'avais peut-être les capacités pour réussir. C'est vraiment à ce moment-là que j'ai commencé à me dire qu'une carrière dans ce sport pouvait devenir possible. »
À 15 ans, vous intégrez le Pôle Espoirs de Bergerac et son internat. Cette décision implique de quitter sa famille et d'adopter un rythme de vie beaucoup plus exigeant. Comment avez-vous vécu cette nouvelle étape, aussi bien sur le plan personnel que physique ?
Téo Rayet : « Curieusement, ce sont surtout mes parents qui étaient inquiets de me voir partir. Moi, au contraire, je trouvais ça très excitant. Mon meilleur ami, avec qui j'avais découvert l'aviron, partait lui aussi. Nous étions dans le même lycée et nous continuions à pratiquer ensemble, ce qui rendait cette nouvelle aventure beaucoup plus facile à vivre. Bien sûr, la charge d'entraînement est devenue beaucoup plus importante. Heureusement, notre emploi du temps scolaire était aménagé pour nous permettre de terminer les cours plus tôt et de nous entraîner tous les jours.
Je découvrais alors un véritable environnement de haut niveau. Je voyais s'entraîner des rameurs déjà membres de l'Équipe de France ou Champions du Monde. Les côtoyer quotidiennement était extrêmement motivant. On se disait que, si eux s'entraînaient dans les mêmes conditions que nous, tout devenait possible.
Mon entraîneur était le multimédaillé aux Championnats du Monde, Stany Delayre. À cette époque, il était encore en activité. Ce n'était pas quelqu'un auquel je pouvais m'identifier par le physique, puisqu'il évoluait dans l'ancienne catégorie des poids légers. Il mesurait environ 1m80 pour 70 kilos, donc nous avions des gabarits très différents, en revanche, je le prenais beaucoup en exemple pour son exigence, sa manière de s'entraîner et son niveau de performance.
Julien Desprès, médaillé de bronze aux Jeux Olympiques de Pékin 2008, Champion du Monde en 2010 et Champion d'Europe en 2008, m'a aussi inspiré, il ramait également à Bergerac. Avec lui, je me reconnaissais davantage. Nous avions un peu le même caractère et surtout un gabarit assez similaire, il mesure 1m88. Nous étions tous les deux plutôt costauds, avec de grosses cuisses, et il arrivait souvent qu'on me dise : "Tu nous fais penser à Julien." Alors, naturellement, je regardais ce qu'il faisait, sa façon de s'entraîner, sa technique, son parcours.
Lorsque j'ai été sélectionné pour la première fois en Équipe de France juniors, Julien était en fin de carrière. Il est venu ramer avec nous à l'occasion d'un stage afin de partager son expérience et de transmettre ce qu'il avait appris au plus haut niveau. Je me souviens très bien d'une sortie sur l'eau. J'étais extrêmement stressé. À la fin de la séance, il est venu me voir et il m'a simplement dit : « Toi, je sens qu'il y a quelque chose. Je t'ai vu ramer, tu as quelque chose. Tu vas y arriver. »
Pour moi, ces mots ont eu énormément d'importance. Entendre cela de la part d'un médaillé olympique que j'admirais depuis des années m'a donné une confiance énorme. Je me suis dit que si quelqu'un comme lui croyait en moi, c'est qu'il voyait réellement un potentiel. Cela m'a conforté dans l'idée que j'étais sur la bonne voie.
Au-delà de cet encouragement, il m'a également transmis beaucoup de conseils. Nous avons parlé de la technique, bien sûr, mais aussi de tout ce qui fait la différence au haut niveau : la manière de s'entraîner, de récupérer, d'écouter son corps, de gérer les périodes de fatigue ou encore de construire sa progression sur le long terme. Aujourd'hui encore, nous sommes restés en contact. C'est quelqu'un avec qui je peux échanger et qui continue, à sa manière, à m'accompagner grâce à son expérience.
Enfin, pour répondre à votre question, ces premières années au Pôle ont également marqué ma transformation physique. Cette métamorphose, je l'ai plutôt bien vécue, même si, par moments, j'avais presque du mal à me reconnaître ! (sourire)
Et, dernier point qui m'a marqué en arrivant dans le milieu de l'aviron, je n'étais plus le grand de service ! Au contraire, certains rameurs étaient même plus grands que moi ! »
Justement, comment la morphologie des "grands gabarits" était-elle prise en compte dans les programmes d'entraînements ?
Téo Rayet : « Les coachs et les préparateurs physiques sont habitués à adapter les séances en fonction des morphologies de chaque athlète.
Selon que l'on possède de longs fémurs, de longs tibias ou de très grands bras, certaines contraintes apparaissent, notamment en musculation. Chez les grands, certaines zones peuvent être plus fragiles. On peut, par exemple, développer des faiblesses au niveau du dos, des quadriceps ou des ischio-jambiers. Si ces points ne sont pas travaillés, cela peut augmenter le risque de blessure. C'est justement le rôle du kinésithérapeute. Il nous fait passer toute une série de tests afin d'identifier nos points forts et nos points faibles, puis met en place un travail spécifique pour renforcer les zones les plus fragiles. Il existe donc bien des différences dans la préparation physique et le renforcement musculaire selon les morphologies. Après, au niveau où j'évolue aujourd'hui, tous mes coéquipiers ont sensiblement le même type de gabarit. Les entraîneurs et le staff médical sont donc habitués à gérer ces profils et à adapter le travail en conséquence. »
À titre personnel, en tant que "grand", quelles sont vos routines de récupération ou astuces "confort" que vous pourriez nous partager ?
Téo Rayet : « J'utilise énormément le rouleau de massage. C'est un outil très efficace pour détendre les muscles entre deux séances, surtout lorsque les entraînements s'enchaînent à quelques heures d'intervalle. Cela permet de relâcher les tensions qui subsistent encore après l'effort précédent. J'aime bien également faire des bains froids après les séances d'entraînement parce que je transpire énormément ; je supporte assez mal la chaleur ; le froid me permet de récupérer plus rapidement et de mieux me sentir. D'une manière générale, j'accorde beaucoup d'importance à la récupération. Elle passe évidemment par ces outils, mais aussi par une bonne alimentation et par les étirements, qui font partie intégrante de ma routine quotidienne.
Lorsqu'on part en déplacement, l’avion est peut-être le plus compliqué à gérer. Parfois, on a la chance d’avoir les places qui offrent davantage d’espace pour les jambes. Sinon, dès que nous en avons l’occasion, nous essayons de marcher pendant les déplacements, simplement pour remettre le corps en mouvement et éviter que les muscles restent trop longtemps immobiles et se raidissent. Il faut aussi être vigilant parce que les voyages peuvent perturber certains repères : on perd parfois la notion de faim ou de soif, notamment avec les changements de rythme et de fuseaux horaires. Il faut donc faire attention à bien s’hydrater et à maintenir une alimentation adaptée. Nous utilisons également des bas de contention ou des chaussettes de compression pour favoriser la circulation sanguine et éviter d’arriver complètement engourdis. C’est important car souvent, dès notre arrivée sur place, nous reprenons rapidement l’entraînement. Finalement, il s’agit surtout de faire au mieux. On entend souvent dire qu’il faut faire les choses parfaitement, mais dans la réalité, faire les choses correctement, c’est déjà faire de son mieux. L’objectif est d’être le plus rigoureux possible dans toutes ces petites habitudes. »
En 2020, le confinement lié à la Covid-19 a été décidé, vous aviez 21 ans, étiez alors au Pôle France de Lyon. Comment avez-vous vécu cette période si particulière, que l'on a déjà presque tous un peu oubliée ?
Téo Rayet : « Comme tout le monde, on n'imaginait absolument pas ce qui allait se passer. Je me souviens très bien de ce matin où on est arrivés à l'entraînement. Les entraîneurs nous ont simplement dit : "Le confinement va avoir lieu, si vous voulez repartir chez vos parents, c'est maintenant." J'ai chargé un ergomètre — c'est un rameur d'entraînement — dans ma voiture et je suis rentré chez mes parents.
C'était une période hyper bizarre. Les Championnats de France devaient avoir lieu seulement deux ou trois semaines plus tard. Les Jeux Olympiques de Tokyo approchaient également, tout comme les sélections pour l'Équipe de France. Nous étions complètement focalisés sur ces objectifs et, du jour au lendemain, tout s'est arrêté. On a tous pensé : "Purée, on va être chez nous, comment on va faire pour continuer à nous entraîner correctement ?"
Puis les premières annonces sont tombées : les Championnats de France ont été annulés et les Jeux Olympiques reportés d'un an. Malgré tout, j'ai continué à m'entraîner tous les jours chez moi, dans le salon, sur mon rameur. Avec les autres athlètes du Pôle, on organisait régulièrement des visioconférences pour garder la motivation parce que s'entraîner seul pendant plusieurs semaines, ce n'était pas évident…
Mais, finalement, j'ai plutôt bien vécu cette période sur le plan personnel. J'ai pu passer beaucoup de temps avec mes parents, ce qui ne m'était plus arrivé depuis mon départ de la maison. Habituellement, je ne les voyais que le temps de quelques jours ou d'un week-end. Sportivement, c'était évidemment plus compliqué, mais j'ai réussi à maintenir un bon niveau d'entraînement. D'ailleurs, lorsque nous avons repris, j'ai presque eu le sentiment d'avoir progressé. Cette coupure m'avait finalement fait du bien. Nous avons aussi dû faire preuve de beaucoup d'imagination. Les entraîneurs étaient eux-mêmes confrontés à une situation totalement inédite. Au fil des semaines, ils nous ont proposé des séances de musculation adaptées à ce que nous avions sous la main : des packs d'eau, des planches ou tout autre objet du quotidien. Au début, l'objectif était simplement de continuer à bouger malgré le confinement. Puis, progressivement, nous avons trouvé de nouvelles façons de travailler et réussi à maintenir une préparation de qualité, malgré les circonstances. »
Vous avez à votre palmarès décroché plusieurs médailles aux Championnats de France, d'Europe et du Monde. L'analyse vidéo fait partie des outils qui ont le plus contribués aux améliorations des performances des athlètes. Que vous enseigne-t-elle concrètement dans votre perfectionnement d'athlètes ?
Téo Rayet : « La première chose que l'on observe grâce à la vidéo, c'est la synchronisation entre les rameurs. Et c'est le truc qui saute immédiatement aux yeux. Ensuite, on analyse vraiment chaque mouvement, image par image : la manière dont on utilise les jambes, le dos, les bras, mais aussi le comportement du bateau sur l'eau. On regarde, par exemple, s'il est freiné à certains moments, s'il est déséquilibré ou si certains gestes perturbent sa glisse. L'intérêt de l'analyse vidéo, c'est qu'elle permet de confronter nos sensations à la réalité. Il arrive que l'on ait l'impression d'avoir réalisé une très bonne séance et que l'entraîneur nous dise : "À cet instant précis, il y avait un léger décalage entre vous." En revoyant les images, on s'aperçoit effectivement de quelque chose que l'on n'avait absolument pas ressenti.
À l'inverse, il nous arrive parfois de sortir de l'eau avec de mauvaises sensations, en ayant le sentiment que rien n'a vraiment fonctionné. Puis, en regardant la vidéo, le coach nous montre que, techniquement, c'était finalement une bonne séance.
La vidéo permet donc de distinguer ce que l'on ressent de ce qui s'est réellement passé. La fatigue, le stress ou simplement l'humeur peuvent parfois fausser nos perceptions. Au-delà de la synchronisation et de la technique, on utilise également des capteurs installés sur les bateaux. Ils permettent d'analyser des données très précises, comme la puissance développée, la vitesse, le tangage ou encore les moments où le bateau ralentit, s'arrête… Aujourd'hui, oui, l'analyse vidéo fait vraiment partie des clefs qui nous aident dans notre préparation. »
© BeureyStudio
Au regard du chemin que vous avez parcouru jusqu'à présent, quelles étapes de votre parcours ont été, selon vous, les plus déterminantes ou les plus marquantes ?
Téo Rayet : « Quand je pense à mon parcours, je me rends compte que j'ai déjà vécu bien plus que ce que je n'avais imaginé au départ. Je me dis que j'ai quand même assez bien réussi dans l'aviron ! (rires)
Lorsque j'ai commencé à 12 ans, je n'imaginais même pas porter un jour le maillot de l'Équipe de France ! Déjà, être sélectionné en Équipe régionale, c'était énorme pour moi. Alors le jour où j'ai été appelé pour la première fois en Équipe de France junior… C'était un objectif que je n'avais jamais osé envisager ; j'avais le sentiment de dépasser toutes les espérances que j'avais en commençant l'aviron. Quand je repense au jeune que j'étais, très peu sportif, qui n'aimait pas vraiment faire d'efforts, le parcours que j'ai fait me surprend vraiment. C'est aussi valable pour mes parents, je pense ! S'il y en a bien un dans la famille sur lequel personne n'aurait jamais misé, c'était bien moi ! (rires) Avoir vu mes proches présents dans les tribunes pour m'encourager pendant les Jeux Olympiques de Paris, c'était un truc de ouf ! Pour moi, comme pour eux ! (sourire)
Donc, avec le recul, je pense que les étapes et les émotions les plus mémorables restent et resteront incontestablement celles de mes premières fois : premières fois aux Pôles Espoirs, premières médailles, premières sélections en Équipes de France jeune et sénior, premier Jeux Olympiques.
Lorsqu'on vit une sélection, un titre, pour la première fois, la réussite nous parait presque irréelle et c'est un sentiment très fort.
Par la suite, quand on décroche une médaille, on est - bien évidemment - heureux et fiers. Mais dès le lendemain, on pense déjà à ce qu'il faudra faire pour aller chercher la suivante, faire encore mieux. On raisonne différemment, objectif après objectif.
À ce stade de ma carrière, je sais déjà que j'ai dépassé tous les rêves que j'avais lorsque j'étais enfant. Je suis très heureux de tout ce que j'ai vécu.
Et si je continue, c'est parce que je suis convaincu de ne pas avoir encore atteint mon plein potentiel ; il me reste une marge de progression, qui est stimulante et j'ai envie d'aller encore plus loin : j'avance, je travaille et je poursuis mes objectifs. Je suis concentré pour. »
Et quel serait aujourd'hui l'objectif que vous vous êtes fixé qui vous surprendrait à hauteur de vos premières émotions ?
Téo Rayet : « Ah, ce serait une médaille aux Jeux Olympiques ! Je pense que si je décroche un jour une médaille olympique, je pourrais arrêter ma carrière avec le sentiment d'avoir atteint le summum. »
Il y a certainement des jours où vous avez un coup de mou, vous n'avez pas forcement envie de vous entraîner. Qu'est-ce qui vous rebooste, vous remet sur les rails lorsque la motivation est plus difficile à trouver ?
Téo Rayet : « Je n'ai plus aujourd'hui ce sentiment démotivation. Par-contre, lorsque j'étais plus jeune, quand j'étais lycéen, oui, j'ai eu plusieurs fois de fortes envies de tout abandonner ! À cette période, il fallait concilier les entraînements avec les cours. Je voyais mes amis vivre leur adolescence, faire leurs premières soirées, sortir ensemble, alors que, de notre côté, nous devions déjà avoir une hygiène de vie irréprochable dès 16 ans. Ce n'était pas toujours facile.
Il y a aussi eu une période particulièrement compliquée lorsque j'ai voulu changer de club pour rejoindre Bergerac. À cause d'un problème de dates concernant la mutation, le transfert n'a finalement pas pu se faire. J'ai très mal vécu cette situation. Dans mon club d'origine, il n'y avait plus vraiment de collectif, plus d'objectif sportif, et je ne pouvais quasiment plus préparer de championnats dans de bonnes conditions.
C'est à ce moment-là que l'un des entraîneurs de Bergerac m'a énormément aidé. Il m'a simplement dit : « Patiente un an, l'année prochaine tu viendras. » Il croyait en moi. Il me répétait que j'avais des qualités et que je pouvais faire quelque chose dans ce sport. Il me disait même, en plaisantant, que je « respirais l'aviron ». C'est sans doute ce qui m'a raccroché. Au fond, je savais que j'adorais ce sport et que c'était déjà devenu une véritable passion.
Par la suite, ma motivation a évolué. J'ai commencé à fonctionner, comme je l'expliquais, par objectifs successifs. D'abord intégrer l'Équipe de France, puis atteindre une finale internationale, ensuite rejoindre l'Équipe de France seniors, puis participer aux Jeux Olympiques. À chaque étape franchie, je me fixais un nouveau défi. Aujourd'hui encore, je fonctionne comme ça : je me demande jusqu'où je peux aller. Je me suis souvent dit que si je n'atteignais pas l'objectif suivant, j'arrêterais. Finalement, jusqu'à présent, j'ai toujours réussi à passer l'étape suivante. »
Auriez-vous un message à adresser aux jeunes lecteurs·trices d'1MÊTRE90 qui se sentent différents de par leur taille ou qui découvriraient l'aviron à travers votre partage d'expérience ?
Téo Rayet : « J'aimerais leur dire que, pour moi, être grand est une véritable qualité. C'est quelque chose qui devrait donner confiance. Quand j'étais plus jeune, on me disait souvent que j'avais "la maladie du grand", parce que je me tenais voûté et que j'essayais presque de me faire plus petit. Quand on est adolescent et que l'on se sent différent, on a parfois envie de ressembler aux autres. Avec le recul, je pense exactement l'inverse. Notre différence peut devenir une force. Dans le sport, chaque morphologie possède des qualités particulières. Mon gabarit m'a permis de découvrir que je n'étais finalement pas mauvais en sport. Il m'a offert des opportunités auxquelles je n'aurais jamais pensé et m'a permis de prendre confiance en moi. J'aurais donc envie de dire à tous ceux qui sont grands d'apprendre à s'accepter, à exploiter leurs qualités et à ne jamais considérer leur taille comme un défaut. Bien au contraire, cette différence peut ouvrir des portes et permettre de réaliser de très belles choses.
Et enfin, s'il y en a qui hésitent encore à essayer l'aviron, je peux leur dire une chose : dans notre sport, les grands gabarits sont toujours les bienvenus ! »
© Téo Rayet
En parallèle de votre carrière sportive, vous avez intégré la Police nationale, en 2023, en tant que réserviste. À quel moment prend-on conscience que l'aviron reste un sport semi-professionnel et qu'il faut aussi penser un jour à préparer son avenir ?
Téo Rayet : « J'en ai pris conscience assez tard. Au lycée, on me répétait souvent que l'aviron n'était pas un métier et qu'il fallait poursuivre sérieusement mes études. Mais j'étais tellement investi dans mon projet sportif que je misais tout sur l'aviron. J'étais persuadé que j'allais trouver un moyen d'y arriver.
Forcément, cela m'a conduit à être un peu moins assidu en cours, car je m'entraînais énormément. Ce n'est qu'en approchant de l'Équipe de France seniors que j'ai commencé à réfléchir sérieusement à l'après-carrière. Je me suis dit que, si cela ne fonctionnait pas, je risquais de me retrouver sans réussite sportive, mais aussi sans diplôme ni véritable métier.
Depuis quelque temps déjà, l'idée d'intégrer la police nationale me trottait dans la tête. J'ai donc décidé de passer le concours en me disant que, si l'aviron ne fonctionnait pas, je pourrais entrer en école de police. Et si, au contraire, ma carrière sportive décollait, je verrais comment concilier les deux.
Finalement, la même année, en 2023 donc, j'ai intégré l'Équipe de France seniors et la Police nationale m'a recruté en tant que sportif de haut niveau. Aujourd'hui, je suis effectivement "réserviste", ce qui me permet de poursuivre ma carrière sportive tout en préparant mon avenir professionnel.
Avant cela, j'étais en STAPS. J'avais choisi cette filière parce qu'elle permettait de concilier plus facilement les études et le sport de haut niveau. L'environnement était adapté à cette double exigence et les enseignants avaient l'habitude d'accompagner des sportifs. En réalité, je ne me destinais pas forcément à devenir entraîneur ; c'était surtout un choix pratique qui me permettait de poursuivre mon projet sportif dans les meilleures conditions. »
En étant "réserviste", en quoi consiste vos missions au sein de la Police nationale ?
Téo Rayet : « Le dispositif mis en place par la Police nationale permet de soutenir activement les athlètes de haut-niveau français en les accompagnant à la fois dans leur double parcours sportif et professionnel. Concrètement, en tant qu'athlète, nous ne faisons pas de missions de police classiques ; on est davantage rattachés à la communication. On intervient notamment sur les réseaux sociaux, en interne, ou lors d’événements sportifs pour promouvoir la Police nationale, le sport au sein de la police et plus largement les valeurs du sport. Et ce dispositif, nous laisse, à nous athlètes, beaucoup de temps pour nous entraîner tout en ayant la possibilité de découvrir progressivement l’environnement et les corps de métiers de la Police nationale.
Pour ma part, cela faisait déjà un moment que cette idée d'intégrer la Police nationale me trottait dans la tête. J’ai toujours beaucoup apprécié la notion de hiérarchie, que ce soit dans la relation entre un coach et un athlète ou même dans le fonctionnement d’une fédération. C’est un cadre qui me correspondait. Je retrouvais aussi beaucoup d’éléments qui font partie de mon quotidien de sportif : le travail en équipe, le dépassement de soi, l’adrénaline, l’engagement collectif. Et puis, il y a aussi cette dimension d’aide aux autres, qui a toujours été importante pour moi. Je me suis donc dit que ce métier cochait beaucoup de cases et que je pourrais probablement y retrouver certaines sensations que je connais dans le sport de haut niveau.
Pour l’instant, je reste dans une découverte généraliste du métier. Nous avons l’occasion de faire des semaines d’immersion dans différents commissariats, ce qui permet de découvrir plusieurs services et de mieux comprendre leur fonctionnement.
Au départ, comme beaucoup de sportifs, j’avais forcément pensé au RAID. Il y a d’ailleurs plusieurs sportifs de haut niveau devenus policiers qui ont rejoint cette unité, et c’est un environnement qui correspond bien à certains profils sportifs.
Mais aujourd’hui, je m'intéresse aussi à d’autres aspects du métier et notamment l’investigation : chercher à comprendre ce qui s’est passé, pourquoi, comment, avec qui… Cela m’attire beaucoup. »
Pour prendre la mesure des choses, à quoi ressemble une semaine type d’un rameur de haut niveau ?
Téo Rayet : « Toute l’année, nous sommes basés sur le centre d’entraînement de Vaires-sur-Marne, dont le bassin était celui des Jeux Olympiques de Paris. Nous nous entraînons entre 12 et 14 fois par semaine, tous les jours, du lundi au dimanche, à raison de deux séances par jour. Parfois, nous avons une journée de repos complète le dimanche, ou une demi-journée de récupération supplémentaire dans la semaine, par exemple le mercredi ou le jeudi après-midi. Mais globalement, l’entraînement occupe une place très importante dans notre quotidien. Une journée classique commence vers 7 heures du matin. On arrive au centre, on commence par un travail de mobilité, de préparation physique et d’échauffement avant d’aller sur l’eau. La séance d’aviron dure généralement autour de deux heures, parfois deux heures trente. L’après-midi, nous pouvons avoir une deuxième séance sur l’eau, une séance de rameur en salle ou une séance de musculation. Nous avons également trois séances de musculation par semaine. À cela s’ajoutent toute la préparation autour des entraînements : les échauffements, la récupération, les soins avec le kinésithérapeute — nous avons un kiné présent quatre jours par semaine — ainsi que le suivi médical et tout l’accompagnement nécessaire. Nous sommes vraiment dans une structure pensée pour le très haut niveau, où tout est organisé autour de la performance. Cela prend donc une grande partie de notre quotidien. En dehors des entraînements, notre principale activité consiste souvent à récupérer. Pour les familles et les proches, ce n’est pas toujours évident, parce qu’il reste finalement peu de temps pour autre chose. Mais c’est le fonctionnement d’une vie de sportif de haut niveau. »
Que faites-vous de vos temps libre ? Pratiquez-vous une autre activité sportive par loisir, par exemple ?
Téo Rayet (sourire) : « Non !.. Généralement, je ne rajoute pas d’activité sportive sur mes temps libres. (rires) J’ai déjà tellement sollicité mon corps pendant la semaine que lorsque j’ai une journée de repos, j’ai plutôt envie d’en profiter pour récupérer. Je vais davantage faire une balade avec ma compagne, faire des choses que je n’ai pas forcément le temps de faire pendant les semaines d’entraînement, voir mes amis ou rentrer chez mes parents, que je vois moins souvent depuis que mon rythme est aussi chargé. Si j’ai un jour de repos, il est assez rare que j’accepte une proposition sportive, même si un ami me propose une activité. Je préfère prendre du temps pour moi : aller au cinéma, au restaurant, profiter simplement. Mais il y a toujours cette petite réflexion en arrière-plan liée à la récupération. Je sais que si je fais trop d’excès, je risque de le payer à la reprise. C’est une mentalité qu’on développe quand on est sportif de haut niveau : il faut toujours penser à comment revenir dans les meilleures conditions. Même pendant les vacances, j’ai parfois du mal à complètement décrocher. Je ressens souvent le besoin de continuer à entretenir un minimum mon corps, parce que je sais que sinon la reprise sera plus difficile. C’est une façon de fonctionner que beaucoup de sportifs de haut niveau connaissent. Ce n’est pas toujours évident pour l’entourage, parce qu’il est parfois difficile de totalement couper. »
Notre dernière question : avez-vous déjà pris conscience du regard différent que les gens peuvent porter sur vous ? Entre ceux qui vous croisent dans la rue et voient en vous un anonyme de très grande taille, et ceux, qui vous reconnaissent et réalisent qu'ils ont en face d'eux un 'grand' athlète, membre de l’Équipe de France ? Et si oui, comment vivez-vous ce paradoxe ?
« C'est vrai que je suis tellement immergé dans mon quotidien et environnement sportif, entouré d’athlètes dont beaucoup sont grands comme moi, que j’oublie parfois que je peux paraître différent aux yeux des autres. Et cette perception / analyse, je la ressens surtout lorsque je suis avec ma compagne ou que je passe du temps avec des amis qui ne viennent pas du monde du sport de haut niveau. C'est là que je reprends conscience que je ne suis pas uniquement un sportif, que je suis aussi une personne avec d’autres dimensions. Et effectivement, dans la rue, il y a des gens viennent à ma rencontre et me disent : "Oh, que vous êtes grand ! …" et me demandent, tout de suite après, si je pratique un sport et lequel ?
Les discussions autour de l’aviron arrivent alors assez vite, ça me fait plaisir, mais parfois, j'aimerais bien sortir un peu de cette image-là qui me colle et de ce sujet de conversation devenu répétitif, mais voilà, ce sont souvent les premières réactions et questions que les gens ont à mon égard. Après, les seules réactions qui parfois vraiment me mettre mal à l'aise, ce sont celles des enfants. Par exemple, je sais que ma petite nièce, de par sa petite taille, a souvent peur de moi quand je me trouve face à elle, parce que notre différence de taille l’impressionne. Elle n’ose pas forcément m'approcher ou venir dans mes bras me saluer. Mais bon, en grandissant, ces appréhensions vont disparaître !... » (sourire)
1MÊTRE90 suit de près l'actualité de Téo Rayet et tient régulièrement à jour les informations de sa page dédiée à son parcours, palmarès et actualité :
Téo publie ses moments de vie pro et quelquefois perso sur son compte Instagram qu'1MÊTRE90 vous invite à suivre !
remerciements
1MÊTRE90 remercie Téo Rayet d'avoir accepté cette interview.
1MÊTRE90 remercie également pour leur collaboration et leur autorisation de libre exploitation des photographies de Téo :
• la Fédération Française d'Aviron
https://www.ffaviron.fr/
• Hugo Beurey de BeureyStudio
https://beureystudio.com/
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