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interview publiée le 01 novembre 2026 • contenu validé par Yann Chaussinand avant publication

 interview - portrait 
Yann Chaussinand
lanceur de marteau

 interview - portrait  Yann Chaussinandlanceur de marteau

 ©  KMSP / FFA 

Yann Chaussinand est un lanceur de marteau français, membre de l'Équipe de France A depuis 2019 et finaliste olympique aux Jeux de Paris, où il a décroché la 8ème place.

 

Le 13 juin 2026, au Grand Prix de Los Angeles, il a pulvérisé le record de France avec un jet exceptionnel à 82,44 mètres, devenant ainsi l'athlète ayant lancé le plus loin de toute l'histoire de la discipline dans l'Hexagone.

 

Pour 1MÊTRE90, Yann a accepté de se confier sur son parcours, au travers du vécu de sa grande taille : 1m96.

 

Retour sur son enfance d'une tête de plus, sur sa détermination précoce à atteindre le haut niveau et sur ses débuts au lancer du marteau.

 

Confidences également sur les coulisses de sa discipline, sur ses premiers sentiments de fierté et sur son quotidien exigeant d'athlète de haut niveau.

 ©  KMSP / FFA 

«

La principale problématique (du lancer du marteau), c’est la brièveté de notre effort.
Un lancer dure à peine 3 ou 4 secondes.

On a trois essais pour s'exprimer, et si on se qualifie, trois de plus. Pour réussir à être parfait à un instant T, la marge d'erreur est infime.

Contrairement à un sport collectif ou à une longue course, on n'a pas le temps de se rattraper si on rate son départ.
C'est un effort purement explosif
! 

»

  enfance

© Yann Chaussinand 

 Quel enfant étiez-vous ? 

Yann Chaussinand : « Je n'ai jamais vraiment été trop timide, ni au contraire trop expansif. Mais c'est sûr qu'ayant baigné dans une famille de sportifs, c'était compliqué pour moi de rester assis en classe toute une journée ! J'ai d'ailleurs eu, à cause de cela, quelques petits déboires au collège, disons quelques légers problèmes avec l'autorité… Mais c'était simplement parce que j'avais tout le temps envie de bouger ! (rires)
Heureusement, j'avais plutôt de bonnes notes et j'étais bon en sport, ce qui a un peu sauvé ma scolarité. À partir du lycée, je me suis calmé car j'ai eu la chance d'intégrer une section sportive, où les emplois du temps sont aménagés exprès. »

 

 Quels étaient vos jeux, vos loisirs ? 

Yann Chaussinand : « J'ai touché à énormément d'activités sportives : j'ai fait du foot, un peu de rugby et pas mal de handball aussi… Je changeais de discipline à peu près tous les ans. Mes parents sont tous deux sportifs : mon père était un lanceur de marteau de haut niveau, ma mère a évolué à un bon niveau national en athlétisme, et mes grands-parents étaient également très sportifs. Gamin, mon grand-père me faisait faire du vélo, lancer du vortex, plein de trucs…
Une fois par semaine, je faisais aussi un peu d'athlé, quand j’avais 10-11ans, mais plutôt de loin, histoire de tester plusieurs épreuves ; je faisais du lancer de poids, du saut en longueur, du saut en hauteur et du 50 mètres. C'est à partir de mes 14 ans, en catégorie minime, que je me suis plus spécialisé sur la hauteur et les lancers : le poids, le disque, le marteau et le javelot.
Pour l’anecdote, j’avais choisi le lancer du javelot parce que je faisais du hand en parallèle et que la technique se rapproche un peu au niveau du mouvement de bras. (sourire)
C’est après le BAC que j'ai choisi de me concentrer exclusivement sur l'athlétisme et de m'entraîner deux fois par jour. J’avais pris conscience de ma vraie préférence pour les sports individuels.
 » 

 

 

 Quels étaient vos rêves, enfant ? 

 

Yann Chaussinand : « Je ne me rappelle pas avoir eu de rêves précis … Par contre, assez vite j'ai su que je voulais atteindre le haut niveau. Que ce soit en athlétisme ou dans une autre discipline, c'était mon objectif absolu.
Tôt, j’ai également compris l’importance de décrocher un emploi pour m'assurer une sérénité financière. Pour être totalement libre, par exemple, de pouvoir saisir des opportunités de stages de préparation sans avoir à compter mes euros à la fin du mois.
Avoir un salaire régulier que l'on peut "réinvestir" dans sa pratique, c'est indispensable pour un athlète. Et puis, cela participe aussi à un certain équilibre de vie de pouvoir évoluer dans un environnement autre que celui de l’athlétisme et de discuter avec des gens d'autre chose que de mon sport ! (sourire)
Donc pour mon parcours pro, après le BAC, j'ai fait un DUT Gestion des Entreprises et des Administrations (GEA) avec un emploi du temps aménagé pour mes entraînements. En temps normal, ce diplôme se prépare en deux ans, mais je l'ai étalé sur trois ans. J'avais cours le matin et toutes mes après-midis de libres pour m'entraîner. Dans ma classe, il y avait des rugbymen de l'ASM, des footballeurs du Clermont Foot, des cyclistes… Ce cursus était idéal car il me permettait de côtoyer d'autres athlètes tout en m'assurant un avenir professionnel.
»

 

La grande taille était-elle un sujet de conversation en famille ?

 

Yann Chaussinand : « Non. Tout le monde est plutôt grand dans ma famille : mon père mesure 1m93 et ma mère 1m78. Pour nous, c'est tout à fait banal ! Ça n'a donc jamais été un sujet, ni même un problème pour moi. Dès la maternelle, j'ai toujours été le plus grand de la classe, mais je le vivais très bien. D’autant que j'ai connu une croissance très linéaire et proportionnée : tous les ans, je prenais une dizaine de centimètres. Je n'ai pas souffert de douleurs physiques, contrairement à mon père qui, enfant, avait pris 20 ou 25 cm en l'espace de 6 mois. C'est sûr que pour lui, à l’époque, ça avait été un sujet de discussion en famille car cela lui avait créé plein de soucis de santé que j'ai eu la chance d'éviter. J'ai vu chez d'autres athlètes qui ont grandi d'un coup de sérieux problèmes de fatigue à certaines périodes. 
Franchement, je n'ai jamais vécu ma taille de façon négative, bien au contraire. Même au-delà de l'aspect purement sportif, dans la cour d'école, c'est un avantage ! Au collège, je mesurais déjà 1m90. C'est tout bête, mais personne n'est jamais venu m'embêter, ce qui n'a pas forcément été le cas de tout le monde… Sur ce point-là, ma taille a été une vraie protection. » 

 vocation

  vocation

 ©  KMSP / FFA 

 Pourquoi avoir choisi de pratiquer le marteau spécifiquement  ? 

Yann Chaussinand : « Ah… Mon père en faisait aussi, alors est-ce qu'inconsciemment j'ai voulu faire comme lui ?... Je comprends qu’on puisse se poser la question… Quand j'avais 15 ans, je pratiquais encore les quatre lancers et j'arrivais à me qualifier aux Championnats de France sur chacun d'eux. Et il est évident que j'étais bien meilleur au javelot qu'au marteau, au disque ou sur un autre lancer, mais je préférais passer du temps avec le groupe d'entraînement du marteau. L'ambiance y était plus sympa, un peu plus conviviale. Donc, au fur et à mesure, j'ai préféré me focaliser sur le marteau. Et puis, j'ai toujours eu un fort esprit de compétition ; je me disais que je ne pouvais que progresser et évoluer en travaillant. »

 

 Vous souvenez-vous de vos difficultés à lancer le marteau à vos débuts  ? 

Yann Chaussinand : « Quand j'ai commencé, je n'arrivais pas à lancer sur 3 tours de rotation, ni même sur 4, comme le font, on va dire, 90-95 % des athlètes de la discipline. Pendant longtemps, j'ai lancé uniquement sur 2 tours et, pour autant, j'allais aussi loin, voire plus loin, que les autres qui en faisaient déjà 4 ! (sourire)
Puis, j'ai appris à maîtriser le 3 tours et c'est resté. J'ai bien essayé 4, mais je ne me suis jamais senti à l'aise avec, pour une question de place. Je n'ai pas de très grands pieds, même si je chausse du 48, mais quand je tentais les 4 tours, mes pieds arrivaient toujours à la limite du plateau, ce qui risquait de mordre le lancer. Donc, faire 3 tours est devenu une évidence. Et ma singularité, aussi ! (sourire)
Sinon, la grande taille est un avantage par rapport à un athlète d'1m75-1m80 dans le sens où nos bras plus longs permettent d'augmenter le rayon de rotation, c'est donc idéal pour maximiser la vitesse d'éjection, tandis que notre corps plus grand permet, lui, de créer un contrepoids optimal pour maintenir l'équilibre face à la force centrifuge ; ainsi on y gagne à pouvoir lâcher le marteau avec plus de facilité.
Il y a aussi un paradoxe au lancer de marteau : un engin plus léger est techniquement plus difficile à maîtriser qu’un poids lourd. C'est d'ailleurs un défi qui nous suit toute notre carrière : l'hiver, par exemple, nous lançons plutôt du lourd pour développer la force, tandis que l'été, on passe sur du léger pour gagner en vitesse et en explosivité.
Et l'erreur est de penser qu'il faut passer des heures à faire de la musculation pour atteindre le très haut niveau. C'est d'ailleurs un peu le cliché associé au lanceur de marteau : le mec hyper baraqué, etc. Je ne dis pas qu'on peut se passer de la musculation, mais une bonne technique permet déjà de faire partir le marteau assez loin.
La clé pour progresser, c’est le relâchement. Il ne faut pas être crispé, mais plutôt chercher la symbiose avec l'engin et trouver une vraie fluidité, bien plus que la force brute. Quand on est vraiment juste techniquement, au niveau des sensations, on n'a pas forcément besoin d'être un monstre de puissance. Attention, il faut une base athlétique : un jet à plus de 80 mètres, c'est quand même plus de 300 kilos de traction ! Le truc, c'est de dompter cet équilibre et de trouver le bon geste au bon moment. Et rien qu’avec ça, on peut déjà réaliser de superbes performances. »



 Avez-vous ou avez-vous eu des modèles ? 


Yann Chaussinand : « Je n'ai jamais vraiment eu de modèles, mais j'ai regardé beaucoup de vidéos et de la technique du soviétique Youri Sedykh (1m85), recordman du monde historique avec un jet à 86,74 m en 1986, qui lui aussi lançait sur 3 tours.  »

 

 Quand vous discutez avec des athlètes de grande taille, d'autres disciplines, retrouvez-vous des avantages biomécaniques similaires ? Existe-t-il des passerelles ou des conseils que vous partagez pour gérer vos morphologies ? 

Yann Chaussiand : « Au lancer de marteau, on croise un peu tous les types de physiques. Mais par exemple, au disque, l'envergure est primordiale et être grand constitue un avantage.
En réalité, si l'on oublie les désagréments de la vie quotidienne, la grande taille est un atout majeur dans la plupart des sports.
Le vrai point noir pour un athlète grand, ce sont les pépins physiques. Dans la pratique pure, notre taille nous aide, mais nous devons jongler avec des contraintes articulaires et musculaires bien plus importantes. En musculation, nos leviers sont plus longs et l'amplitude pour déplacer les barres ou les engins est bien plus grande.
Personnellement, je sais que j'ai quelques fragilités au niveau du dos. C'est un problème très classique chez les grands : à pratique égale, nous imposons des tensions bien plus fortes sur la colonne ou sur les genoux qu'une personne d'1m75. Nos grands leviers créent naturellement des zones de stress. Du coup, les conversations qu’on peut avoir entre athlètes tournent rarement autour de la technique pure, mais plutôt sur le physique : on s'échange des astuces, des méthodes de prévention ou des conseils sur la manière dont on a réussi à régler tel ou tel problème. »


 

 Au fil de votre carrière, votre progression a-t-elle été régulière ou avez-vous connu des paliers ? 

Yann Chaussinand : « Globalement, ma progression a été à l'image de ma taille : j'ai eu une croissance très linéaire ! Chaque année, je battais mon record personnel. La seule exception a été l'année 2023, où j'ai connu un léger plateau. C’est là que j’ai décidé de changer d'entraîneur, mais ce n’était pas pour des raisons liées à sa compréhension de ma morphologie. Antoine Duc était extrêmement à l'écoute et très calé en préparation physique ; par exemple, quand mes leviers me faisaient parfois mal au dos, on adaptait mes exercices en cherchant des alternatives…
J’ai changé d’entraîneur tout simplement parce qu’il n'avait jamais connu le très haut niveau ni les Jeux olympiques. Le lancer de marteau est un sport de sensations pures. Pour lancer à 50 ou 60 mètres, on n'a pas forcément besoin de ressentir l'engin de manière millimétrée. Mais pour aller chercher des performances à 75 ou 80 mètres et plus, le moindre petit détail compte. Il faut viscéralement "sentir" son marteau et son geste. Antoine ne l'avait jamais vécu, et j'étais arrivé à un point où il ne pouvait plus rien m'apporter techniquement.
En travaillant avec mon père, qui a notamment vécu cette expérience olympique à Sydney en 2000, j'ai retrouvé cette compréhension intime de la discipline. Ce changement a provoqué un vrai rebond dans ma carrière, avec une très grosse progression sur ces dernières saisons 2024, 2025 et 2026. »
 

 

Le 13 juin 2026, vous avez pulvérisé le record de France avec un jet à 82,44 m lors du Grand Prix de Los Angeles. 
 Ce jour-là, vous avez réalisé la meilleure performance mondiale de l'année devant le Canadien Ethan Katzberg (1m98), double champion du monde (2023 et 2025) et champion olympique (2024). 
 Est-il une cible particulière pour vous, ou votre rivalité reste-t-elle fair-play ? 

Yann Chaussinand : « Non !... À l'heure actuelle, il reste au-dessus du lot ! C'est, vous l’avez dit, le champion du monde et olympique en titre, même si j'ai réussi l'exploit de le battre aux Championnats du monde cette année. Évidemment, mon objectif est de lancer plus loin que lui, mais je ne me fixe aucune limite. Je ne vois pas ses performances comme quelque chose d'inatteignable, je ne suis vraiment pas très loin. Ce que je recherche avant tout lors des confrontations, c'est une belle et saine rivalité.
D'ailleurs, le niveau mondial du marteau n'avait pas été aussi élevé depuis très longtemps. C'est du jamais vu : nous sommes aujourd'hui près de douze athlètes à lancer à plus de 80 mètres ! On ne se rend pas bien compte, mais douze mecs au-delà des 80 mètres, c'est absolument monstrueux. Cela crée une dynamique fantastique dans notre discipline. Désormais, quand on arrive sur une compétition, on n'a aucune idée de qui va l'emporter, et je trouve ça cool pour le sport ! »

 

 

 Le haut niveau s'appuie énormément sur la vidéo et la data analyse pour aider ses athlètes à progresser.
 Pour un sport comme le vôtre qui repose énormément sur les sensations comme vous nous l'avez expliqué, arrivez-vous facilement à faire le lien entre des chiffres et ce que vous ressentez dans le cercle ? 


Yann Chaussinand : « Je ne fais probablement pas encore assez de data analyse, mais c’est vrai que cela révèle des choses intéressantes. On se rend compte, par exemple, que sur plusieurs lanceurs qui atteignent les 80 mètres, aucun n'affiche les mêmes constantes biomécaniques.
Pour mon propre geste, cela me permet de décortiquer les moindres détails : à quel moment précis j'accélère le plus l'engin, ou comment optimiser ma phase de double appui — le laps de temps où mes deux pieds sont ancrés au sol. Les chiffres montrent que je développe parfois moins de puissance brute que certains concurrents pour réaliser la même performance. Cela signifie que si je parviens à augmenter cette puissance, tout en plaçant le marteau au meilleur endroit possible, je peux aller encore beaucoup plus loin qu'eux.
Le lien entre le concret des données et le ressenti se fait très naturellement. La machine calcule le rayon de rotation, l'angle, la vitesse d'éjection ou les pics d'accélération. Or, sur le terrain, c'est exactement ce que l'on recherche. On sent tout de suite si le chemin du marteau dessine un cercle parfait ou s'il s'ovalise. On sait pertinemment que si l'on cède à l'intention de tirer sur le câble avec les bras, on va détériorer la trajectoire de l'engin. L'analyse vidéo et la data ne réinventent pas notre approche : elles viennent simplement poser des images et des chiffres précis sur des sensations que l'on avait déjà validées à l'instinct. 
»

 

 

 Il y a forcément des jours où la motivation baisse et où l'entraînement est plus difficile. Dans ces moments-là, quelle est la sensation physique ou mentale qui vous rappelle que vous êtes exactement là où vous devez être, et qui vous rebooste ? 


Yann Chaussinand : « C'est vrai qu'il y a des jours plus durs que d'autres… Ce qui me redonne instantanément le sourire, c'est quand la connexion avec l'engin s'établit et que le geste devient soudainement facile. Trouver cette fluidité totale où le marteau tourne tout seul, où l'accélération se fait au bon endroit et au bon moment sans effort apparent, c'est une sensation incroyable. C'est d'ailleurs là que l'on réalise les meilleures performances.
L'objectif ultime est d'aller chercher le maximum de relâchement. Paradoxalement, c'est quand on est fatigué que l'on fait l'erreur de vouloir forcer. On se crispe, le geste perd sa fluidité, on s'épuise deux fois plus et le marteau part beaucoup moins loin.
C’est une règle universelle dans le sport. Prenez l'exemple d'Usain Bolt sur 100 mètres : c’est quand il avait la mâchoire totalement relâchée qu’il courait le plus vite. À l'inverse, les sprinteurs crispés finissent par bloquer leur vitesse. C’est exactement le même principe chez nous. Dès que l'on trouve cette facilité et ce relâchement, la performance découle d'elle-même. Et c'est encore plus flagrant sur les épreuves hautement techniques comme le saut à la perche ou le lancer de marteau. »

  fierté 

© KMSP / FFA 

 Rétrospectivement, quel serait aujourd’hui votre plus grand sentiment de fierté ou sentiment d’accomplissement au regard de votre parcours ? 

Yann Chaussinand : « C'est d'en arriver là. De battre le record de France et de se dire que l'on est l'athlète qui a lancé le plus loin de toute l'histoire de la discipline en France. D'avoir fait une finale des Jeux à Paris, aussi…  (il marque une pause)
Après, je pense que je serai vraiment satisfait, une fois ma carrière sera terminée et le jour où je me dirais : "Je ne regrette rien parce que je l’ai fait. Si j’avais arrêté ou si je ne m’étais pas donné les moyens de réussir, je m'en serais voulu toute ma vie". 
Comme tous les athlètes de la planète, le Graal absolu, ce sont les Jeux Olympiques. Je m'entraîne dur avec cette seule et unique échéance de quatre ans en ligne de mire. Bien sûr, il y a d'autres championnats importants au milieu de l'olympiade, et c'est une excellente chose, mais mon esprit est totalement imprégné par l'objectif des Jeux olympiques.
Je préfère d’ailleurs l’objectif de gagner un titre aux Jeux olympiques que celui de réaliser une grosse performance métrique. Bien sûr, l'un découle souvent de l'autre : quand on est bon en championnat, la performance brute suit généralement. Mais mon objectif reste de décrocher de belles places et de faire preuve de régularité lors des grands rendez-vous.
Mon moteur, ce sont toutes les étapes qui me mènent à l'échéance suivante et d’essayer d'arriver le plus performant possible le jour de la grosse compétition de l'année. »


 

 Vos deux parents ayant évolué à un excellent niveau en athlétisme, j’imagine que c’est une fierté supplémentaire de briller sous leurs yeux ? 

Yann Chaussinand : « Oui, bien sûr. Rendre sa famille fière, ça fait toujours un plaisir immense. C'est d'autant plus fort que ce sont des gens qui connaissent le milieu, qui comprennent ce que cela représente. Le grand public ne se rend pas toujours compte de ce que signifie le très haut niveau, de la difficulté de réussir une grosse performance aux Jeux olympiques ou de battre un record de France. Les personnes extérieures voient que c'est bien, mais elles n’imaginent pas tout l’investissement, la charge quotidienne et les sacrifices que cela demande en coulisses. »

 

 

 Un lancer de marteau ne dure que 3 ou 4 secondes. Comment réussit-on à capter et à canaliser toute l'énergie d'un public de Championnat ou de Jeux olympiques sur un effort aussi explosif ?  

Yann Chaussinand : « La principale problématique, c’est en effet la brièveté de notre effort. Un lancer dure à peine 3 ou 4 secondes. On a trois essais pour s'exprimer, et si on se qualifie, trois de plus. Pour réussir à être parfait à un instant T, la marge d'erreur est infime. Contrairement à un sport collectif ou à une longue course, on n'a pas le temps de se rattraper si on rate son départ. C'est un effort purement explosif.
Là où le public a eu juqu'à présent un impact incroyable sur les athlètes de ma discipline, c'était aux Jeux à Paris, au Stade de France. L’architecture du stade renvoyait tout le bruit directement vers le centre de la pelouse. On sentait physiquement la force de la foule, c'était quelque chose qui prenait aux tripes.
Et, pour tous les ahlètes français à domicile, l'émotion était décuplée... En compétition, notre but est d'apprivoiser ce stress, de s'en nourrir et de réinjecter toute cette énergie directement dans la performance. Aux Jeux de Paris, le concours ne s'est pas forcément déroulé comme je l'espérais à cause de faits de compétition, mais cette ferveur m'a donné une force monumentale. » 


 

 Et porter les couleurs de la France ? Qu’avez-vous ressenti lorsqu'on vous a annoncé votre première sélection en Équipe de France jeune à 18 ans, puis en Équipe de France senior Internationale A à 21 ans ? 

Yann Chaussinand : « C'était aussi une immense fierté car, en athlétisme, lorsque l'on décide de s'entraîner dur, c'est précisément pour cela : porter le maillot bleu-blanc-rouge et quand on est plus jeune, c'est un objectif magique. 
De mon côté, j'ai toujours été plus animé par la performance pure que par le simple fait de porter la tenue, mais cela reste un honneur incroyable. On se sent aussi beaucoup plus soutenu sur ces grands championnats internationaux que sur les autres compétitions. »

 

 

 Votre silhouette ne passe pas inaperçue. Avez-vous déjà perçu une différence entre le regard curieux des gens dans la rue face à votre grande taille, et le regard admiratif du public lorsque vous portez les couleurs de votre club ou de l'Équipe de France ? 

Yann Chaussinand : « Oui et là où on le remarque le plus, c’est dans les aéroports lors des déplacements avec l'Équipe de France. Quand je marche tout seul dans la rue, les gens se disent simplement que je dois faire un peu de sport, mais si on ne me connaît pas, personne ne vient me parler. En revanche, quand on est en groupe avec les maillots et les tenues de l'équipe de France à droite et à gauche dans l'aéroport, les gens captent tout de suite qu'il se passe quelque chose. Ils viennent spontanément nous voir, nous demandent quel sport on pratique, quelle est notre épreuve… Le public est beaucoup plus sympathique et curieux qu'en temps normal. Des gens grands, il y en a partout, mais des athlètes qui portent le maillot tricolore, c'est tout de suite plus rare. »

 

 

 Aux jeunes lecteurs·trices de cette interview, quels seraient vos arguments pour leur donner envie d'essayer le lancer du marteau plutôt qu'une autre discipline ? 

Yann Chaussinand : « Je leur dirais d'abord que le marteau est une discipline un peu plus difficile d'accès au départ que d'autres épreuves de l'athlétisme. Mais que c'est aussi un sport où l'on peut connaître une progression fulgurante. 
Une fois qu'on a le déclic technique, surtout avec un physique avantageux, on passe des paliers très rapidement.
Je briserais aussi le stéréotype du lanceur qui ne fait que de la musculation brute. C'est d'ailleurs une erreur que font beaucoup de jeunes aujourd'hui, toutes disciplines confondues : se focaliser uniquement sur les barres lourdes. La musculation est nécessaire, mais elle ne doit jamais être la priorité.
Pour un athlète de grande taille, la priorité absolue doit être le renforcement postural. Quand on a de grands leviers, le gainage - les abdos et les lombaires - est indispensable pour protéger son corps. Le lancer du marteau impose des contraintes colossales et des mouvements de rotation qui ne sont pas naturels. Lancer avec un mal de dos, c'est clairement impossible ! (rires)
Donc renforcement postural indispensable en continu, après trouver sa propre technique, deux tours, trois tours, quatre ... »  

  en off

© Yann Chaussinand

 À quoi ressemble le quotidien d'un athlète de haut niveau entre sa carrière sportive et son activité professionnelle ? 

Yann Chaussinand : « C’est un rythme assez soutenu. Pour ma part, j'ai une dizaine d’entraînements par semaine. Si l'on prend une journée type : je réalise une séance de lancer le matin, entre  9h30 et 12h00. Après le déjeuner, j'enchaîne directement avec mon activité professionnelle, je suis au bureau jusqu'à 17h00. Puis, je retourne au centre d'entraînement pour faire ma séance de musculation jusqu'à 19h30 ou 20h00. À cet emploi du temps, s’ajoutent les séances de kiné, de fasciathérapie et des soins de récupération en tout genre... » 

 

 Parmi les soins de récupération que vous suivez, y en a-t-il un auquel vous ne dérogez jamais ? 

Yann Chaussinand : « Dormir ! (rires) La base absolue du haut niveau, c’est d'abord de bien dormir et de parfaitement s'hydrater. Aujourd'hui, on peut inventer tout un tas de protocoles à côté : on peut faire de la cryothérapie, s'acheter des gadgets ou planifier des massages... Si le sommeil, la nutrition et l'hydratation ne sont pas respectés, tout le reste n'est qu'un détail inutile. C’est le noyau le plus important. Quand on cherche la performance, il vaut largement mieux aller se coucher à 22h00 plutôt que de s'éterniser pour faire un massage de récupération et finir par s'endormir à minuit. »

 

 Justement, sur le plan de la nutrition et de l'hygiène de vie, s'imposer une telle rigueur quotidienne, est-ce synonyme pour vous de sacrifices ou est-ce devenu naturel ? 

Yann Chaussinand : « Ce n’est pas du tout un sacrifice ; dès que l'objectif de la saison est en route, mon esprit bascule -  j'ai une mentalité totalement différente quand je suis en vacances ! - (rires) . Mais le jour où je reprends l'entraînement, c'est tranché : je mange parfaitement, je dors tôt et je ne touche plus à une seule goutte d'alcool. Je m'accorde de courts moments "off" pour décrocher mentalement, mais le reste du temps, je suis ultra-focus.
Après, concernant l'alimentation, je sais que c'est un combat pour certains athlètes. De mon côté, j'ai la chance d'avoir été habitué à bien manger et à ne pas me coucher tard depuis que je suis tout gamin. Mes parents m'ont transmis cette éducation et ce mode de vie de sportif très tôt. Ce n’est donc pas une contrainte douloureuse pour moi, c’est simplement mon quotidien. »


 

 Que faites-vous de vos temps libres ? 
 Pratiquez-vous des loisirs, d'autres sports ? 


Yann Chaussinand : « Je ne m’interdis aucun sport, mais je lève le pied, oui. En général, quand je veux vraiment faire quelque chose, je le fais, mais je sais prioriser ma carrière. Par exemple, je fais beaucoup moins de ski de descente qu'avant, car c'est une pratique trop dangereuse pour mes articulations. De même, je retarde - pour le moment – l’envie de faire de la moto sur piste, pour les mêmes raisons de sécurité.
Quand je suis en période de coupure, parce que ma saison de se terminer, je joue un peu au badminton, je nage un peu aussi, car c'est un sport très complet. Je fais aussi un peu de golf. On y retrouve d’ailleurs des intentions et des sensations de corps très proches qu’au lancer du marteau. Et à un débutant au marteau, c’est souvent plus facile de lui expliquer une correction technique s'il a déjà joué au golf parce que dans les deux disciplines, le but est d'accélérer l'extrémité de l'outil — la tête du club d’un côté, la boule du marteau de l’autre — en restant le plus relâché possible. Les sensations d'étirement, de timing et le relâchement de l'envoi sont presque identiques.
Sinon, pendant la saison, je fais principalement du vélo, soit en guise de récupération active, soit pour travailler le cardio. »


 

 Vous voyagez énormément pour vos stages et vos compétitions. Compte tenu de votre gabarit d’1m96, auriez-vous des astuces "confort" à nous partager ? 

Yann Chaussiand : « L'avion est sans doute ce qui me pose le plus de problèmes, faute de place pour mes jambes. Mon rituel, qui est l'astuce de tout grand finalement, c’est d’essayer systématiquement de réserver les sièges situés au niveau des issues de secours. Sur les vols long-courriers, c'est une obligation absolue. Sur les trajets plus courts, je m'adapte car ces places sont rarement disponibles. 
L'inconvénient est que c’est entièrement à nous, athlètes de grande taille, de nous occuper de la logistique pour obtenir ces sièges : il faut soit payer un supplément de notre poche, soit utiliser nos miles professionnels. Et mine de rien, mis bout à bout avec tous les déplacements que je fais, cela représente un budget annuel conséquent. Rien que pour cette saison, j'ai dépensé au minimum 500 € uniquement pour pouvoir étendre mes jambes en issue de secours.
Après, je n’ai pas d’astuces "confort" en particulier à donner ; pour ma part, j’essaie juste de rendre a minima "confortables" mes déplacements.
»

  actualité

Son implication pour son sport, ses compétitions et victoires, Yann publie ses moments de vie pro sur son compte Instagram.

 remerciements 

1MÊTRE90 remercie Yann Chaussinand d'avoir accepté cette interview.


1MÊTRE90 remercie la Fédération Française d'Athlétisme  (https://www.athle.fr/) de sa collaboration et de son autorisation de libre exploitation des photographies officielles de Yann.

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